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Lettre ouverte au Secrétaire général des Nations unies,

Je suis né kurde, à une date incertaine, dans un village de montagne nommé Kiter, au point de rencontre entre la Syrie, l’Iran, l’Irak et la Turquie, à l’intérieur des frontières de l’État turc, dans le district de Beytussebab de la province d’Hakkari.

J’ai grandi en scandant chaque matin à l’aurore, au cours d’une cérémonie quasi militaire, dans la cour de l’école primaire républicaine d’Hakkari, « Je suis turc, juste, travailleur » et « un Turc vaut le monde entier ».

Lorsque j’ai pris conscience du fait que je n’étais pas un « Turc valant le monde entier », j’ai commencé à m’interroger sur mon identité et le sens de mon existence.

De cet endroit oublié du monde, afin d’encadrer une population abandonnée à son sort, j’ai commencé à participer activement à la fondation de l’Association des relations du peuple d’Hakkari, et du DDKD (Association culturelle et démocratique progressiste), qui soutenaient des créations artistiques et organisaient des soirées culturelles, en toute légalité.

Mais au lendemain de chaque représentation théâtrale ou soirée culturelle organisée au « cinéma de la ville d’Hakkari », j’ai été condamné pour atteinte à l’unité du pays avec intention de diviser l’État.

Alors que se développait en Turquie l’idéologie selon laquelle « ce pays n’avait pas besoin de gens éclairés », jusqu’à devenir l’axiome « si on ne pend pas, on doit nourrir », idéologie gonflant comme une bourrasque jusqu’au coup d’État survenu à l’aube du 12 septembre 1980, accompagné de tortures dignes du Moyen Âge, d’une cruauté sans précédent, j’ai fui, ou plus exactement, j’ai dû fuir ce pays, chassé par la force des baïonnettes, à 5 heures de ce même jour.

Finalement, le 18 octobre1989, par la décision numéro 989/14662, le conseil des ministres m’a déchu de la nationalité turque, déchu de ce «Turc valant le monde entier».

Mais il semblerait à présent que la Turquie s’apprête à entrer dans la Communauté européenne. Or, n’ayant pas la possibilité de vivre sur une autre planète ou dans une autre galaxie en l’état actuel des choses, une des conditions de son adhésion ne serait-elle pas de me permettre de jouir des mêmes droits à Hakkari que de ceux dont je dispose grâce à mon statut d’apatride octroyé par la France, et qui me permettent de vivre et de penser comme je l’entends, sans troubler qui que ce soit ?

Sur cette planète, devenue aussi petite qu’un grain de blé, comparée aux centaines de milliards de galaxies qui nous entourent, pour cet être vivant que l’on nomme Homme, qui ne parvient aujourd’hui à démêler le bien du mal, le beau du laid, le blanc du noir, sur cette terre de Mésopotamie, qui fut en son temps objet d’espoir pour l’humanité, mais sur laquelle souffle à présent un vent de poudre, et dont se dégage une odeur de sang frais, alors que ses arbres, ses fleurs et son eau y sont encore inextricablement liés, alors que le papillon, le chien et le serpent s’y étreignent amoureusement et librement, ne serai-ce pas le temps, pour que le peuple kurde, puisse comme le Syrien, l’Iranien, l’Irakien ou le Turc, parler sa propre langue, pratiquer la religion de son choix, s’émanciper dans sa culture, et que cette mosaïque de peuples s’unisse dans une danse rythmée par le son du hautbois et du tambour du gitan ? Ne serait-ce pas le temps de planter les graines de cette espèce de démocratie, que l’on mastique inlassablement, ne serait-ce que pour nos enfants, pour que les générations futures poussent humainement, pour que de cette terre muée aujourd’hui en flammes de l’enfer, jaillisse sous l’ombre des ailes de la colombe, une rose blanche, dont l’orgasme pleinement rassasié de son accouplement avec l’abeille, accompagné par la flûte du berger, s’élève comme le derviche tourneur dans les quatrains vécus des livres du poète, et crie au monde le secret de cette graine de l’espoir, avec la pureté du cri du nouveau-né tout juste sorti de la matrice. Le temps n’est-il pas venu de créer ces conditions, afin qu’une note de bas de page digne d’estime, puisse être écrite dans les livres d’histoire à venir ?

Cette région du monde n’aurait-elle pas au moins le droit à l’application de l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ?

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Après toutes ces souffrances et oppressions, dans un monde de globalisation où les frontières s’estompent, ne pourrions-nous enfin avoir droit à un siège autour de la table du Conseil des Nations unies, qui nous permette de participer, au moins en tant qu'observateurs, aux décisions prises sur notre destinée ?

Avec mes respects.
Ahmet Zîrek
Paris, le 12 septembre 2002, 5 heures.




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